La France ferait moins bien que ses voisins. Chômage des 15-24 ans trop élevé, insertion défaillante, marché du travail trop rigide : le procès revient à chaque débat social. Les comparaisons européennes tombent comme des verdicts. Mais que mesurent réellement ces indicateurs ?

Fin janvier 2026, autour de la table des partenaires sociaux, le Medef remet sur la table l’idée d’un CDI spécifique pour les jeunes. Rupture plus souple, règles allégées, « adaptation » du Smic. L’idée n’est pas nouvelle, mais elle revient avec insistance. L’argument avancé tient en une phrase : si le chômage des jeunes est plus élevé en France qu’ailleurs, c’est que le marché du travail serait trop rigide.

Le débat repose sur deux chiffres : le taux de chômage et le taux d’emploi des 15-24 ans. Ce sont toujours les mêmes qui reviennent dans les discussions. C’est sur ces deux indicateurs que Jacques Freyssinet concentre son analyse. Dans sa note publiée en février par l’IRES (Institut de recherches économiques et sociales), le chercheur associé ne conteste pas les données. Il en interroge la lecture. « Il est utile de rappeler quelques problèmes de mesure et d’interprétation qui conduisent à mettre en cause la pertinence de ces deux taux comme indicateurs de performance dans l’insertion des jeunes sur le marché du travail », explique-t-il.

Le piège statistique

On parle du chômage des jeunes comme d’un bloc. En réalité, le chiffre ne concerne pas tous les 15-24 ans. Il est calculé uniquement sur ceux qui sont « actifs », c’est-à-dire déjà sur le marché du travail, en emploi ou en recherche d’emploi. Or, à cet âge, la majorité est encore en études et n’entre donc pas dans le calcul.

« Le taux de chômage ne donne donc une information que sur une minorité de la population concernée. Il en résulte un biais majeur dans le diagnostic », souligne Jacques Freyssinet. Plus les jeunes restent longtemps à l’école, plus ceux qui se retrouvent comptabilisés comme actifs sont ceux qui ont quitté le système scolaire tôt, souvent sans diplôme. Le taux peut alors grimper mécaniquement. L’exemple avancé dans la note rend la mécanique très concrète. Si 90 % d’une génération est scolarisée et que 5 % de l’ensemble des jeunes sont au chômage, le taux, calculé uniquement sur les actifs, peut atteindre 50 %. Le chiffre impressionne, mais il mesure surtout, écrit-il, « les conséquences de l’échec scolaire ».

Des écarts d’abord scolaires

La comparaison entre territoires permet de mieux comprendre ce mécanisme. En 2022, chez les 16-24 ans, les Hauts-de-Seine comptent 75,6 % de jeunes scolarisés et un taux de chômage de 19,7 %. En Seine-Saint-Denis, la part de jeunes en études est plus faible, 70 %, et le chômage atteint 27,7 %. L’écart est net : huit points de plus en Seine-Saint-Denis. Pourtant, la différence sur le taux d’emploi est bien plus réduite.

Le lien avec le parcours scolaire apparaît nettement. Là où davantage de jeunes quittent l’école plus tôt, ils sont plus nombreux à arriver sur le marché du travail — et donc à entrer dans le calcul du chômage. Le taux ne reflète donc pas seulement la situation de l’emploi. Il traduit aussi, en partie, les inégalités éducatives et sociales.

« Le taux de NEET est bien plus significatif de la situation des jeunes que le taux de chômage et le taux d’emploi »

Le mirage du taux d’emploi

Le taux d’emploi semble plus simple que le taux de chômage. Il est calculé sur l’ensemble des 15-24 ans. On pourrait croire qu’il donne une image plus fidèle.

Mais tout dépend de la définition. Selon les normes internationales, il suffit d’avoir travaillé au moins une heure rémunérée pendant la semaine de référence pour être compté « en emploi ». Une heure suffit. Jacques Freyssinet parle d’une « définition hyper-extensive de la notion d’emploi ». Concrètement, cela signifie qu’un apprenti, un étudiant qui travaille quelques heures le week-end ou un jeune en contrat très court sont classés de la même manière. Tout est agrégé.

Un apprenti est donc compté comme en emploi, même s’il passe une part importante de son temps en formation. À l’inverse, un élève en lycée professionnel en stage non rémunéré reste inactif. Sur le plan éducatif, les situations peuvent être proches. Dans les statistiques, elles produisent des écarts nets. Le chercheur le dit clairement : ces différences peuvent être « purement artificielles ».

Pour illustrer le biais, Jacques Freyssinet imagine deux pays fictifs. Même démographie, même insertion réelle des jeunes. Seule différence : dans l’un, davantage d’apprentissage ; dans l’autre, davantage de formation scolaire. Les taux d’emploi et de chômage divergent pourtant fortement. Les statistiques reflètent d’abord un mode d’organisation, pas forcément une meilleure insertion.

Le même raisonnement vaut pour les étudiants qui cumulent études et petit boulot. Une heure rémunérée suffit pour les faire entrer dans la catégorie des actifs occupés. Le taux d’emploi progresse. Cela ne dit rien, en revanche, de la stabilité, du salaire ou de la qualité du parcours.

NEETs : l’indicateur décisif

Pour sortir du duel chômage-emploi, Jacques Freyssinet propose de regarder ailleurs. Dans sa note, il met en avant le taux de NEET — not in education, employment or training. Ce sont les jeunes qui ne sont ni en études, ni en emploi, ni en formation. En clair, ceux qui n’ont, à un moment donné, aucune solution.

Pour le chercheur, c’est cet indicateur qui compte vraiment. « Le taux de NEET est bien plus significatif de la situation des jeunes que le taux de chômage et le taux d’emploi », écrit-il, parce qu’il mesure celles et ceux « auxquels le système social n’offre aucune solution d’insertion ».

Au troisième trimestre 2025, la France compte 12,5 % de NEET parmi les 15-24 ans. L’Allemagne est à 9,5 %, l’Espagne à 11,5 %, l’Italie à 13,0 %, le Royaume-Uni à 12,7 %. Les écarts existent, mais ils restent contenus.

À l’inverse, les taux de chômage varient beaucoup plus fortement : de 6,8 % en Allemagne à 25,0 % en Espagne, la France se situant à 18,7 %. Même dispersion pour les taux d’emploi. « Les taux de NEET sont beaucoup moins dispersés que les taux de chômage ou d’emploi », relève Jacques Freyssinet. Les systèmes diffèrent, mais la proportion de jeunes réellement sans solution reste, elle, relativement proche d’un pays à l’autre. Si l’Allemagne affiche un taux de NEET plus faible, Jacques Freyssinet souligne qu’aucune des études consacrées à cette performance n’a attribué cet écart à des règles plus souples en matière de salaire minimum ou de droit du licenciement.

Ce que rappelle le chercheur

Jacques Freyssinet ne dit pas s’il faut un « CDI jeunes» ou non. Ce n’est pas son rôle. Il rappelle simplement que les chiffres doivent être lus avec prudence. Les taux de chômage et d’emploi décrivent une partie de la réalité, pas l’ensemble des trajectoires.

Les comparaisons internationales ne sont pas inutiles. Encore faut-il les manier avec méthode. Derrière les écarts spectaculaires se cachent souvent des choix éducatifs, des modes d’organisation et des définitions statistiques. Le débat sur l’emploi des jeunes ne se résume pas à un chiffre.


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