Pensé pour intensifier le suivi des jeunes sans emploi ni formation, le Contrat d’engagement jeune impose 15 à 20 heures d’activités hebdomadaires. Sur le terrain, l’enquête du Céreq révèle une mise en œuvre inégale, une forte charge administrative et un impact parfois déstabilisant pour les jeunes les plus fragiles.

Au lancement du contrat d’engagement jeune (CEJ), en 2022, l’intention est claire : proposer un accompagnement intensif aux jeunes de 16 à 25 ans sans emploi ni formation. Le dispositif concerne aujourd’hui 300 000 jeunes, dont les deux tiers suivis par les missions locales. En contrepartie d’une allocation pouvant atteindre 562 euros par mois, ils doivent réaliser chaque semaine entre 15 et 20 heures d’activités liées à leur projet professionnel, sous peine de sanctions financières ou d’exclusion. Cette obligation horaire, jamais expérimentée avant sa généralisation, constitue la principale innovation par rapport à la Garantie jeunes. L’un de ses concepteurs l’assume : « Ce n’est pas du hasard. On voulait quelque chose d’intensif. C’est une forme d’inspiration des politiques scandinaves ».

Dans les faits, cette intensité repose surtout sur des démarches individuelles. L'étude du Céreq relève que « plus de la moitié des heures déclarées correspondent à des démarches personnelles » : candidatures, recherches d’offres, prises de contact, démarches administratives. Ces activités sont ensuite converties en heures via un barème qui peut « amplifier ou réduire » les volumes au point de les rendre « déconnectés des réalités vécues par les jeunes ». On peut atteindre 20 heures sans réel progrès, ou l’inverse. L’intensité affichée ne reflète pas toujours l’intensité vécue. Le Céreq souligne également que cette “course aux heures” peut conduire certains jeunes à multiplier des actions sans lien avec leur projet, uniquement pour tenir le quota.

Des parcours façonnés par le territoire

Selon l’endroit où ils vivent, les jeunes ne rencontrent pas le même dispositif. Là où subsistent des ateliers collectifs hérités de la Garantie jeunes, les heures se valident rapidement. Dans les zones rurales, les structures s’appuient davantage sur des stages pour alimenter le quota. Ailleurs, faute d’offre locale, les jeunes doivent multiplier seuls les démarches. L’enquête qualitative menée dans 11 territoires montre que ces écarts tiennent aussi aux moyens et aux services disponibles localement.

Les postures professionnelles renforcent ces écarts. Une conseillère observe : « On s’en rend compte, on voit tout de suite quand un jeune s’investit ». Une autre revendique une approche opposée : « Je pars du principe qu’on est dans une relation de confiance. Si je le flique tout le temps, ce n’est pas la solution ». La latitude d’interprétation est grande : certaines conseillères comptabilisent uniquement les démarches orientées vers l’emploi immédiat, d’autres valorisent aussi le permis, certains rendez-vous médicaux ou l’accompagnement d’un proche.

Ainsi, deux jeunes dans des situations similaires peuvent suivre des parcours presque opposés selon la structure et la conseillère qui les accompagnent. Certaines équipes privilégient les jeunes “rentables en heures” pour tenir leurs tableaux de bord, ce qui renforce encore les disparités.

Le poids du contrôle

La règle des 15 à 20 heures génère une charge administrative importante. Vérifier chaque activité, demander des preuves, convertir en heures puis les saisir dans les logiciels représente un travail décrit comme « chronophage », composé de « multiples opérations ». Certaines conseillères évoquent « la pression sur les heures et les chiffres ». Dans plusieurs territoires, des portefeuilles classés en code couleur indiquent chaque semaine l’atteinte ou non du quota. Dans certains cas, la capacité des conseillères à enregistrer correctement les heures fait partie de leur évaluation interne.

Dans ce contexte, l’échange hebdomadaire devient largement consacré à démontrer la réalité des heures réalisées. La “coproduction de la preuve” structure les entretiens : vérifier, ajuster, saisir. Une professionnelle tranche : « Le contrat d’engagement jeune a été créé pour l’emploi ou l’alternance, il n’a pas été créé pour l’autonomie ». Une autre rappelle : « Il ne faut pas regarder que le côté professionnel. C’est un jeune qui ne reste pas là toute la journée devant un écran ». Ces tensions entre contrôle et soutien redéfinissent le cœur du métier.

Les plus fragiles mis de côté

Le quota ne façonne pas seulement le rythme : il influence aussi l’accès même au dispositif. Plusieurs conseillères reconnaissent sélectionner les jeunes susceptibles de tenir la cadence hebdomadaire. L’une l’exprime clairement : « Les jeunes qui ne sont pas prêts à répondre à ça, moi je ne les rentre pas ». Cette pratique, rarement assumée publiquement, crée un premier tri silencieux. Les jeunes déjà stabilisés, capables de produire rapidement des heures, passent. Ceux qui arrivent en situation de rupture — problèmes de santé, instabilité psychologique, absence de logement, fatigue administrative — risquent d’être écartés avant même d’avoir une chance d’entrer.

À cela s’ajoutent les renoncements spontanés. Certains jeunes refusent de signer le contrat dès la présentation des obligations, estimant le cadre trop lourd. D’autres abandonnent dès les premières semaines, se sentant « envahis » par le rythme des preuves à fournir. Le dispositif, conçu pour soutenir les plus fragiles, peut ainsi se retourner contre eux et accentuer les inégalités qu’il souhaitait réduire.

La pression psychologique, elle aussi, pèse lourd. Pour atteindre les heures, certains jeunes envoient des candidatures en masse, parfois sans lien réel avec leur projet. Un conseiller parle de situations où des jeunes essuient « 30 refus par semaine ». À force de rejets répétés, la confiance se délite. Le découragement s’installe. La fatigue devient un obstacle supplémentaire, parfois plus lourd que les difficultés initiales. Ce mécanisme fragilise ceux qui avaient besoin d’un filet de sécurité : le quota, censé mobiliser, peut devenir une source d’épuisement. Le Céreq souligne que ces jeunes cumulent souvent des freins multiples — santé, logement, transport, ruptures familiales — que le quota ne laisse pas le temps de travailler.

Une relation éducative fragilisée

L’intensité imposée par le CEJ bouleverse la relation entre les jeunes et les conseillères. Les appels fréquents, les relances et les demandes de preuves peuvent être vécus comme une intrusion, surtout quand les jeunes vivent déjà la précarité, l’instabilité ou des ruptures. L’un d’eux le formule sans détour : « Madame, mais vous m’appelez trop. Pourquoi vous rentrez dans ma vie comme ça ? ». La conseillère, consciente du malaise, admet la tension : « Je comprends, je fais le gendarme ». Ce glissement du soutien vers le contrôle change la nature du lien éducatif. L’espace de confiance se réduit. Les jeunes mesurent leurs paroles, craignent d’être jugés « peu investis », hésitent à exprimer leurs freins réels. Certains modulent ou dissimulent leurs difficultés plutôt que de risquer un signalement d’inactivité ou une remise en cause de leur allocation. Cette autocensure fragilise la relation. L’accompagnement bascule vers un suivi mécanique : produire des heures, fournir des preuves, cocher des cases. La dynamique de confiance, elle, s’effrite. Le CEJ perd alors l’une de ses finalités essentielles : permettre à des jeunes en fragilité de nommer ce qui les entrave, pour mieux construire une progression réaliste. Pour les équipes interrogées, cette tension est devenue l’un des principaux obstacles à la qualité du lien éducatif.

Un dispositif à réajuster

Le Céreq souligne que le CEJ structure les parcours, mais dans un cadre rigide qui pèse davantage sur les jeunes les plus vulnérables. La règle des 15 à 20 heures fait l’objet d’ajustements constants dans les structures, signe de son inadéquation pour certains publics. Les chercheurs recommandent de « moduler progressivement les heures », de transformer le quota en objectif évolutif plutôt qu’en condition préalable.
L’enjeu : préserver la dimension humaine du suivi et permettre aux jeunes les plus éloignés de l’emploi d’avancer à un rythme soutenable.