La vitesse à laquelle le numérique évolue soulève des questions éthiques. Mais disposons-nous des connaissances nécessaires pour les affronter ? Une partie non négligeable de la population, parmi laquelle un certain nombre de jeunes, se trouverait en situation d’illectronisme.
Moins d’un étudiant sur deux disposerait des compétences numériques attendues en fin de licence, selon une étude de l’Observatoire Pix, relayée fin 2025 par différents médias nationaux. Ces résultats mettent en avant ce qu’on peut appeler l’illectronisme chez les jeunes, loin du cliché des digital natives souvent associé à cette génération née à l’ère des réseaux sociaux.
Formé par la contraction d’illettrisme et d’électronique, l’illectronisme – certains auteurs parlent d’e-lettrisme – fait référence à l’état d’une personne qui ne maitrise pas les compétences nécessaires à l’utilisation et à la création des ressources numériques.
Selon l’Insee, cela correspond à la situation dans laquelle une personne n’a pas utilisé Internet dans les trois derniers mois, soit par incapacité, soit pour des raisons matérielles ou ne possède pas les compétences numériques de base. L’illectronisme est parfois évoqué comme relevant de la fracture numérique informationnelle.
L’illectronisme : repérage et prévalence
Pour évaluer le niveau de connaissances dont on dispose sur le plan numérique, il faut considérer cinq domaines de compétences :
- la recherche d’information en ligne (sur des produits, services ou la vérification des sources, etc.) ;
- la communication électronique (envoyer ou recevoir des e-mails, etc.) ;
- l’usage de logiciels (traitement de texte, etc.) ;
- la protection de la vie privée en ligne (refuser les cookies, restreindre l’accès à sa position géographique, etc.) ;
- la résolution de problèmes sur Internet (accéder à son compte bancaire par Internet, suivre des cours en ligne, etc.).
Certaines personnes maîtrisent une partie d’entre eux, d’autres n’en maîtrisent aucun. Pour repérer l’illectronisme, il faut différencier l’illectronisme total et l’illectronisme partiel.
Selon l’Insee, l’illectronisme total concerne environ 15,4 % des Français de plus de 15 ans, ce qui correspond à environ 8 millions de personnes. Cela concerne soit celles qui n’ont pas utilisé Internet dans les trois derniers mois (90,3 % des 8 millions), soit celles qui n’ont pas les compétences numériques de base – c’est-à-dire qu’elles obtiennent 0/2 dans au moins 4 des 5 domaines de compétences (10,7 % des 8 millions).
L’illectronisme partiel correspond aux personnes qui n’ont pas certaines compétences de base, ce qui concerne environ 30 % des personnes de plus de 15 ans. Notons par ailleurs que 20,5 % des internautes en général n’ont pas la compétence de base de protection de la vie privée, alors même que cette compétence concerne tout le monde, et ce dans une période où toute information est susceptible d’être monnayée, utilisée, voire détournée (« fake news », deepfakes, etc.).
L’âge, un facteur clé dans l’usage des technologies ?
Des facteurs sociodémographiques existent, à commencer par l’âge. Les personnes les plus âgées sont les plus touchées par l’illectronisme total (60 % des plus de 75 ans, contre 2 % des 15-24 ans). Pour autant, 19 % des 15-24 ans ont des compétences faibles.
D’autres variables ont une influence importante. Le niveau d’éducation par exemple peut être déterminant : les personnes sans diplôme ou titulaires d’un certificat d’études primaires ont 7 fois plus de risque d’être en situation d’illectronisme qu’une personne ayant un niveau bac+3 ou plus. Le niveau socio-économique également : les personnes vivant dans un foyer parmi les 20 % plus modestes ont 6,6 fois plus de risque d’être touchées par l’illectronisme qu’une personne vivant dans un ménage parmi les 20 % plus aisés.
« Illectronisme, cette inégalité face au numérique » (C dans l’air, avril 2023).
Lorsque l’on s’intéresse en particulier aux 15-24 ans, des données viennent relativiser le mythe du jeune qui maîtriserait le numérique. Si les jeunes n’ont jamais été aussi connectés, le baromètre de l’Observatoire Pix appelle à la vigilance.
À l’entrée à l’université, 40 % des étudiants sont en deçà du niveau attendu, et en sortie de licence, 52 % des étudiants ne maîtrisent pas les usages numériques nécessaires à leur poursuite d’études ou à leur insertion sur le marché du travail. Parmi les compétences soulevant des difficultés : vérifier la fiabilité d’une information en ligne ou connaître ses droits en matière de protection des données.
Quels freins à l’acquisition des compétences numériques ?
De nombreux freins, notamment psychologiques, pourraient expliquer ces constats. Sur le plan individuel, le fait de (ne pas) se sentir capable (Bandura parle de sentiment d’auto-efficacité) est un déterminant majeur. Cela influence la motivation à utiliser les outils numériques et la performance lors de leur usage et, plus globalement, la motivation scolaire.
En outre, l’anxiété vis-à-vis du numérique et le technostress (concept relatif au stress induit par le numérique) influencent également le rapport au numérique des adolescents, notamment en fonction du genre.
Sur le plan collectif, les représentations et les stéréotypes peuvent conduire à une stigmatisation de certains jeunes dits offline (utilisant pas ou peu les outils numériques). Ils peuvent générer une menace du stéréotype (c’est-à-dire une altération des performances lorsque l’on est victime d’un stéréotype en situation d’évaluation ou de jugement), influençant notamment les trajectoires en études d’informatique en fonction du genre.
Des enjeux juridiques et environnementaux à comprendre
Maîtriser les outils numériques, c’est aussi avoir conscience et connaissance des enjeux juridiques et environnementaux.
Sur le plan juridique, c’est comprendre par exemple les réglementations européennes ou les règles relatives au droit à la vie privée, au partage des informations en ligne et à la désinformation, au cyberharcèlement, au télétravail ou encore au droit à la déconnexion.
Sur le plan environnemental, c’est savoir que le numérique représente 4,4 % de l’empreinte carbone de la France, 11,3 % de la consommation électrique en 2022, avec une prévision, en l’état, d’une augmentation de 80 % à l’horizon 2050 selon l’ADEME ; que la consommation d’énergie des data centers a augmenté de 11 % en un an, et leur consommation d’eau pour le refroidissement des circuits a augmenté de 19 % entre 2022 et 2023. Notons par ailleurs que ces données sont antérieures à la démocratisation de l’usage des intelligences artificielles génératives.
La vitesse à laquelle le numérique évolue (le développement des intelligences artificielles génératives en étant une manifestation) soulève des questions éthiques. Nous avons tenté de répondre à certaines d’entre elles dans le Bon Usage du numérique. Comment s’en servir, pour soi et pour les autres (Ellipses, 2025). Il s’agit désormais pour chacun et chacune d’entre nous de prendre conscience de tous ces enjeux, de développer une littératie numérique, autrement dit de nous éduquer aux médias et au numérique.
Jimmy Bordarie, Docteur, maître de conférences, Université de Tours et Audrey Damiens, maître de conférences en droit privé, Université de Tours.
Lire aussi
