Magistrat honoraire, ancien président du tribunal pour enfants de Bobigny, Jean-Pierre Rosenczveig revient sur la démarche de Gérald Darmanin après le drame de Lyhanna. Il plaide pour une réponse politique coordonnée, à la hauteur des défaillances révélées dans le traitement des violences sexuelles faites aux enfants.

Jean-Pierre Rosenczveig, magistrat honoraire, ancien président du tribunal pour enfants de Bobigny, président d’ESPOIR-CFDJ, de l’ACREN, de LaVita, co-président de la commission Enfances, Familles Jeunesses de l’UNIOPSS et membre du bureau du Conseil national de la protection de l'enfance (CNPE). Retrouvez toutes les analyses de Jean-Pierre Rosenczveig sur son blog.

« Accablant », dixit Le Monde (9/10 août 2026), à propos du constat dressé par le garde des Sceaux Gérald Darmanin sur le traitement des violences sexuelles sur les enfants. On pourrait ajouter sévère, affligeant, dramatique et tant d’autres qualificatifs à propos de ce qui se dévoile désormais.

Et d’abord, une démarche enfin lucide. Ce n’est pas le moindre mérite de la démarche engagée par le ministre de la Justice à la suite du drame subi par la petite Lyhanna, enlevée, violée et tuée en juin, certes contraint et forcé après l’émotion suscitée par les violences infligées à la fillette et les dysfonctionnements patents aux yeux de tous, même profanes. En ordonnant que soient passées en revue avant le 14 juillet les quelque 60 000 procédures enregistrées, le ministre a déclenché un mouvement sans précédent consistant notamment à réévaluer sensiblement nombre d’affaires, avec l’engagement de poursuites jugées jusque-là impossibles ou inopportunes. Au final, pas moins de 945 placements en détention provisoire en un seul mois. Un chiffre faramineux ! Démonstration, s’il en fallait une, des trous dans la raquette judiciaire : le classement sans suite volait haut jusqu’alors. Le plus souvent faute de « preuves » tangibles au sens judiciaire permettant d’entraîner une condamnation. Incroyable, quand nombre de ces faits sont bien réels.

Mais il y a pire : les procureurs généraux ont découvert que nombre de plaintes déposées auprès de la police, faisant ou non l’objet d’enquêtes, n’étaient pas connues de la justice. On parle même de procédures « fantômes » naviguant de service de police en service de police sans que le parquet en soit informé, au mépris de la loi, et même, parfois, sans avoir été enregistrées. Au point qu’on peut désormais avancer qu’en réalité 85 000 procédures sont en cours. Soit 20 % de plus que le chiffre diffusé par la Chancellerie au lendemain du drame. Une paille ! Comment mener une politique efficace sur un sujet sociologiquement mal connu ?

Saluons donc objectivement la démarche politique originale de Gérald Darmanin, qui l’a initiée en vrai politique qu’il est conscient qu’une réponse forte s’imposait. On n’a pas mémoire d’avoir vu un garde des Sceaux souffler un tel vent dans les bronches judiciaires. Il le fallait au regard des affaires connues, en espérant que ce sera utile pour les affaires à venir.

Les rapports des 32 procureurs généraux qui servent de base au courrier de 12 pages – non révélé in extenso – du ministre à son homologue de l’Intérieur démontrent ainsi que le dossier du traitement des violences sexuelles sur mineurs est, l’honnêteté intellectuelle commande de l’admettre, bien plus grave et déjà plus lourd que quiconque ne l’imaginait à travers les défaillances relevées. Tous l’admettront.

De telle sorte qu’en l’état, il est inutile de donner la moindre instruction ou recommandation aux services de police ou aux juridictions : enquêteurs et magistrats sont sur le pont… en attendant une autre priorité nationale qui les remuera et les mobilisera, comme la lutte contre le terrorisme, le narcotrafic ou les violences urbaines, ou tout simplement les féminicides. Le temps n’est plus aux ordres incantatoires, mais à la mobilisation et à l’action.

« Après le drame de Lyhanna, le dossier "Violences sexuelles faites aux enfants" ne peut plus se refermer »

Il y aura un avant et un après Lyhanna comme il y a eu un avant et un après David, l’enfant sorti en 1982 du placard où il était enfermé depuis deux ans. La France a découvert que ses enfants pouvaient être maltraités et que le rapport que venait de publier le docteur Strauss reposait sur une dure réalité. Il en est résulté une première mobilisation interministérielle avec les instructions données en 1983 par le Premier ministre Pierre Mauroy. Aujourd’hui, après le drame de Lyhanna, le dossier « Violences sexuelles faites aux enfants » ne peut plus se refermer.

C’est la première leçon à tirer.

La démarche de l’ancien ministre de l’Intérieur est aussi habile, en envoyant la balle le plus loin possible de ses propres services actuels, quitte à s’arroser lui-même pour ses responsabilités passées à l’Intérieur.

C’est le moins qu’on puisse dire : le ministre de la Justice rhabille pour l’hiver son ancien ministère, police et gendarmerie :

– des affaires en nombre qui n’ont fait l’objet du moindre acte d’enquête, quand des faits apparaissent d’évidence établis ;

– des procédures jamais transmises aux parquets quand cette information est obligatoire ; des outils informatiques obsolètes, en réfection depuis… dix ans, voire un système informatique pervers, apparemment contraint de réimprimer des pièces de dossier quand elles avaient été dématérialisées pour gagner en efficacité ;

– des enquêteurs non spécialisés du fait des postes non pourvus dans les services ad hoc montés voici peu et, au final, non formés ;

– des policiers et des gendarmes plus que submergés, littéralement noyés. Comment un service de trois enquêteurs pourrait-il enquêter sur 300 dossiers dans le même temps ?

– et, bien évidemment, un manque d’intérêt partagé pour ces procédures délicates à tous points de vue, déjà sur le plan humain, car elles ne laissent jamais indifférents la femme ou l’homme, la mère ou le père, sous la carapace professionnelle. Etc.

Autant de constats consternants, avec exemples et chiffres incontestables à l’appui pour les services de police, sous la signature d’une autorité majeure de la République, qui pèsent sur la balance plus qu’on pouvait l’imaginer.

Le garde des Sceaux Gérald Darmanin et le ministre de l'Intérieur Laurent Nuñez, auditionnés au Sénat dans le cadre de l'affaire Lyhanna, à Paris le 9 juin 2026.

On comprend les réactions des syndicats de policiers convaincus d’être poignardés dans le dos par leur ancien chef, qui oublie sa propre réforme de l’organisation départementale des services de police, laquelle a contribué, comme nombre le craignaient, à déshabiller les services d’investigation pour tout simplement faire face aux problèmes de sécurité publique. Et d’ailleurs, certains ne cachent pas d’y avoir succombé et l’assument vis-à-vis des parquets généraux. Un constat sévère qui pourrait, dans l’approche binaire qui commande souvent le débat politique, escamoter tout le travail extraordinaire effectué au quotidien par des milliers de policiers et de gendarmes depuis les années 1980.

Les défaillances judiciaires, toutes aussi énormes, mises en évidence en direct dès juin 2026, ne peuvent pas être estompées : oubli de consulter les fichiers des antécédents, manque d’engagement ferme sur les procédures pour veiller à des investigations qui permettraient d’échapper au classement sans suite, faute d’avoir su dépasser le « parole contre parole », finalement favorable au prédateur, en recherchant des indices matériels comme les consultations de sites ou les téléphones, etc.

« Nous sommes tous responsables de ce qui peut apparaître, sinon comme un fiasco, du moins comme une lourde défaillance institutionnelle »

Les défaillances et les failles des différents pans du dispositif sont bien partagées. Il serait de peu d’intérêt de compter les points ! Et tel est bien l’écueil à éviter : opposer les deux institutions quand, en plus, d’autres devraient aussi être interpellées, comme l’Éducation nationale, qui oublie de signaler au parquet des comportements « non appropriés ».

En vérité, nous sommes tous responsables de ce qui peut apparaître, sinon comme un fiasco, du moins comme une lourde défaillance institutionnelle. Cela étant dit, il ne s’agit pas de noyer le poisson pour éviter, au final, toute remise en cause. Bien au contraire : il s’agit d’éviter le piège dont personne ne sortira gagnant, notamment les victimes actuelles ou potentielles. Affirmons-le nettement à l’aune du travail lucide et sérieux, même si on en connaît les limites scientifiques, qui vient d’être mené : le mal est profond quand certaines tolérances sociales perdurent à l’égard de ces violences faites aux enfants et que les réponses ne sont toujours pas à la hauteur.

Nous, les premiers, sommes responsables, nous qui avons, dans les années 1980, contribué à libérer la parole des enfants. Nous n’avons pas assez réfléchi alors à l’étape suivante, sans doute parce que nous-mêmes sous-évaluions le drame. Nous attendions de passer d’un ru à une rivière, c’est un fleuve qui s’est présenté, les victimes accentuant le processus (cf. les violences révélées dans l’Église). Et relevons lucidement que nous avons échappé au tsunami des 5,5 millions de personnes victimes comme mineures. C’eût été un sinistre institutionnel quand déjà 85 000 procédures nous mettent la tête sous l’eau !

Des efforts énormes ont été déployés à tous les niveaux (budget, personnels, formation, protocoles de recueil de la parole des enfants comme la procédure NICHD, équipements comme les salles MÉLANIE et les UAPED). Dernière illustration en date : le recours à des chiens pour apaiser les enfants victimes. Outre l’augmentation des moyens mobilisés, les lois ont été régulièrement adaptées, sinon bouleversées, comme en 2021, en posant l’interdit aux adultes plus qu’en s’attachant au consentement de la jeune personne subissant une relation sexuelle, ou en s’attaquant à la prescription de l’action publique, avec aujourd’hui en débat l’adoption de l’imprescriptibilité. On a travaillé les articulations interinstitutionnelles pour les améliorer, même si on reste loin du compte et s’il faut remettre sans arrêt l’ouvrage sur le métier avec le turnover des professionnels et la modernisation des techniques.

Dès lors, tout en conservant un regard critique – très critique même –, donnons acte objectivement de ces efforts, tout en constatant que, d’évidence, ils n’étaient pas au niveau des attentes, mais surtout des besoins que nul n’avait énoncés.

« Il a manqué un plan fondé sur une analyse fine et un pilote. À problème politique, réponse politique »

La responsabilité n’est donc pas celle des policiers, des gendarmes ou des magistrats, par-delà les défaillances personnelles, mais celle de nos sincérités successives, individuelles et collectives, et de notre manque de rigueur et de sérieux dans le traitement du sujet.

De la même manière, il faut dépasser l’approche partisane. Je peux témoigner qu’il y a eu une cohérence et un engagement de chacun depuis 40 ans, chacun apportant sa pierre en toute bonne foi, mais sans réellement toucher au problème. Il a manqué un plan fondé sur une analyse fine et un pilote. Conscients désormais de cette faille politique, il nous faut passer à une autre échelle.

C’est la deuxième leçon à tirer de l’affaire Lyhanna.

Il s’agit désormais de tirer les conséquences : à problème politique, réponse politique, avec notamment un constat partagé et une programmation concrétisant un accord transpartisan sur les objectifs, en n’omettant pas que l’enjeu est certes de mieux répondre, mais aussi, dans le même temps, de prévenir de nouvelles situations, donc en s’attachant à extirper autant que faire se peut ce cancer.

Le ministre de la Justice invite le ministre de l’Intérieur à aborder les questions techniques d’articulation des deux administrations. Il en est d’autres, plus délicates, comme la tolérance à l’inceste. D’autres administrations doivent être mobilisées, comme l’Éducation nationale, la Culture ou les Affaires sociales et la Santé. Il faut mobiliser les travaux des sociétés savantes, les observations des victimes et des professionnels et utiliser des structures para-administratives comme le CNPE ou la Ciivise. Au point qu’il serait opportun que le Premier ministre coordonne la manœuvre en associant les autres institutions et les membres du corps social – les médias notamment – concernés. Le Haut-Commissariat institué en 2025 à l’enfance pourrait jouer ce rôle de fil rouge sur la durée.

Bref, un programme conséquent pour une cause d’envergure quand on mesure, plusieurs décennies après, les ravages causés par les prédateurs. En sera-t-on capable ? Je ne le parierai pas ! Mais, paradoxalement, la conjoncture politique peut le permettre.