La fermeture annoncée des centres éducatifs fermés publics alimente les tensions au sein de la protection judiciaire de la jeunesse. Les syndicats alertent sur une réforme engagée dans un calendrier contraint, aux contours flous, et sur ses effets sur l’éducatif, les parcours des mineurs et les conditions de travail.
Derrière une annonce présentée comme technique, c’est toute l’organisation de la prise en charge pénale des mineurs qui se trouve questionnée. Le 26 novembre, le ministre de la Justice Gérald Darmanin a annoncé la fermeture des 19 centres éducatifs fermés (CEF) publics et leur transformation, par voie de circulaire, en unités judiciaires à priorité éducative (UJPE) à l’été 2026. Le SNPES-PJJ-FSU, la CGT-PJJ, FO Justice-PJJ et la CFDT Interco Justice estiment que cette décision engage une transformation structurelle, dans un contexte institutionnel déjà fragilisé.
La méthode retenue constitue un point de crispation majeur pour l’ensemble des organisations syndicales. La CGT-PJJ dénonce une annonce faite « par voie médiatique ». Le SNPES-PJJ-FSU, principal syndicat des agents de la PJJ, évoque une démarche menée « à marche forcée », « sans consultation préalable des professionnels ni des organisations syndicales ». La CFDT Interco Justice partage ce constat, déplore « des annonces faites sans consultation préalable ni travaux préparatoires » et indique espérer « qu’il en sera autrement quant à la mise en œuvre de la circulaire qui devra mettre en musique ces dispositions à l’horizon de la rentrée 2026 ». FO Justice-PJJ évoque pour sa part un « basculement majeur » décidé « sans visibilité suffisante pour les agents ».
Face à ces critiques convergentes, la direction de la protection judiciaire de la jeunesse (DPJJ) a précisé que l’impulsion politique relevait du « domaine réservé du garde des Sceaux », tout en ouvrant la perspective d’un dialogue social suivi au premier semestre 2026. L’administration centrale a également indiqué la tenue d’une réunion multilatérale mensuelle ainsi que la présentation, en janvier, d’une maquette organisationnelle finale.
Un calendrier sous tension
Pour les organisations syndicales, l’annonce de la suppression des CEF intervient alors que la PJJ n’a pas encore retrouvé de stabilité. Le SNPES-PJJ-FSU rappelle que l’institution « n’est pas encore remise de l’entrée en vigueur du Code de justice pénale des mineurs », qui a profondément modifié les pratiques professionnelles. Il estime que cette séquence a « accentué le manque de moyens et la perte de sens des métiers ».
Dans ce contexte, la fermeture programmée des CEF publics à l’été 2026, assortie d’une transformation rapide des structures existantes, ajoute une pression supplémentaire. FO Justice-PJJ critique des décisions prises « sans visibilité suffisante pour les agents », alors que les impacts sur les affectations et l’organisation du travail sont déjà identifiés. La CGT-PJJ replace cette échéance dans une succession de réorganisations non stabilisées, évoquant des services confrontés à « des bouleversements importants » et à un « manque de moyens » persistant. La CFDT Interco Justice alerte, pour sa part, sur une temporalité jugée difficilement compatible avec l’élaboration des projets de service et les restructurations juridiques attendues.
« Derrière un discours affichant un renforcement de l’éducatif, cette démarche se construit dans le flou »

UJPE, un modèle encore incertain
La réforme prévoit la transformation des CEF publics en unités judiciaires à priorité éducative (UJPE), présentées par le ministère comme des structures recentrées sur « la scolarité obligatoire, la santé mentale, la prise en charge des addictions ». FO Justice-PJJ évoque « l’accueil de tous profils de jeunes assortis de contrôles judiciaires dits plus forts ». Sur le plan juridique, les nouvelles unités s’inscrivent dans le cadre des unités éducatives d’hébergement collectif, sans création de statut spécifique. La CGT-PJJ souligne que le rattachement des structures existantes entraîne une restructuration lourde et estime que « derrière un discours affichant un renforcement de l’éducatif, cette démarche se construit dans le flou ».
La CFDT Interco Justice met en garde contre des conditions de placement « similaires au CEF sans les mêmes moyens », pointant la difficulté de gérer des régimes de placement différenciés dans des unités appelées à accueillir des profils variés. Le SNPES-PJJ-FSU rappelle qu’il revendique de longue date la suppression des CEF et le redéploiement des moyens vers des structures réellement éducatives. Il s’interroge toutefois sur la trajectoire retenue et sur le risque que « ces UJPE deviennent des CEF à moindre coût et en plus grand nombre ».
Le SNPES-PJJ-FSU juge qu’il « n’est pas entendable de réitérer un fonctionnement identique aux CEF où les adolescents étaient exclusivement confiés dans le cadre de mesures coercitives » et que ce fonctionnement « entraînait leur incarcération en cas de non-respect de ces mesures de privation de liberté ». Il prend acte du fait « qu’un adolescent pourrait continuer à être placé dans le cadre d’une MEJP avec un module placement et ou un contrôle judiciaire », tout en prévenant qu’il restera « extrêmement attentif à ce que la volonté de rassurer certains magistrats ne se transforme pas en machine à incarcérer encore davantage ». Le syndicat insiste enfin sur la nécessité de « décisions de justice basées sur l’éducation plutôt que la répression », au regard des fragilités propres à l’enfance et à l’adolescence.
« La perte de deux éducateurs ne va pas dans le sens d’un projet éducatif protecteur tant pour les jeunes que pour les équipes »

Effectifs et organisation, des choix contestés
Les conséquences de la réforme sur les ressources humaines cristallisent les inquiétudes syndicales. Le ministre de la Justice a indiqué que les 95 agents exerçant dans les CEF publics doivent être redéployés vers les foyers.
Le cahier des charges transmis prévoit 20 équivalents temps plein par UJPE, auxquels s’ajoutent 0,5 ETP infirmier et un poste de professeur technique ou de conseiller socio-biographique, un cadre présenté par l’administration comme évolutif.
Pour les 19 CEF publics, l’administration annonce un passage de 26,5 à 21,5 ETP par structure, soit cinq postes supprimés. La transformation se traduirait par la disparition d’un poste de responsable d’unité éducative, d’un poste d’adjoint technique de maintenance, d’un poste de directeur et de deux postes d’éducateur. À ce stade, l’administration indique qu’aucun éducateur titulaire ou en contrat à durée indéterminée n’est identifié comme surnuméraire, les ajustements devant intervenir prioritairement via les agents contractuels.
La CGT-PJJ estime que « derrière un discours affichant un renforcement de l’éducatif, cette démarche se construit dans le flou », évoquant « des suppressions d’ETP » et « des garanties insuffisantes pour les agents ». Le SNPES-PJJ-FSU souligne que « la perte de deux éducateurs ne va pas dans le sens d’un projet éducatif protecteur tant pour les jeunes que pour les équipes » et revendique « 16 éducateurs minimum pour permettre le doublement des services sans affecter le fonctionnement des services ».
Interdiction des téléphones, un flou juridique
La question de l’interdiction des téléphones portables – pour
les jeunes comme pour les professionnels – dans les futurs hébergements fait l’objet d’un point d’alerte spécifique. La CFDT Interco Justice s’interroge « sur sa faisabilité opérationnelle » et sur « la question que cela pose du droit légitime à la correspondance des mineurs placés ». Le syndicat estime qu’« une telle interdiction ne pourrait relever que des lieux privatifs de liberté », ce qui conduit à questionner le cadre juridique applicable aux UJPE.
La CFDT rappelle que le Contrôleur général des lieux privatifs de liberté exerçait jusqu’alors une mission de contrôle sur les centres éducatifs fermés, mais « ne dispose pas de cette même mission pour les autres structures d’hébergement PJJ, non privatives de liberté ». À ses yeux, l’interdiction des téléphones portables pose directement la question du statut réel des futurs lieux d’hébergement et des garanties attachées aux droits des mineurs qui y seront placés.
Maxime Zennou : « La fin des centres éducatifs fermés n’a jamais été préconisée »

C’est dans ce contexte que s’exprime la réaction de Maxime Zennou, président de la commission « Réponses pénales » de la CNAPE, dans un commentaire publié le 6 janvier sur LinkedIn. Il rappelle d’abord que « bien qu’ils aient nourri le feu de nombreuses critiques médiatiques, la fin des centres éducatifs fermés n’a jamais été préconisée par les nombreux rapports d’inspection et d’évaluation produits ces dernières années » et que ces travaux ont certes relevé « des difficultés propres à tous les hébergements collectifs au pénal », mais ont surtout mis en avant « les innovations éducatives, pédagogiques et cliniques portées par ces établissements ». Revenant sur la position de la Cour des comptes, il souligne que l’appel à un « moratoire » sur l’ouverture de nouveaux CEF intervenait « principalement en l’attente d’un véritable dispositif d’évaluation de l’efficacité du placement », notamment « en matière de désistance », un outil que « la CNAPE appelle également de ses vœux » mais qui, constate-t-il, « n’a jamais pu être produit par le ministère de la Justice ».
Au-delà des CEF, Maxime Zennou insiste sur le contexte dans lequel s’inscrit la réforme en rappelant qu’« une réforme ne peut être conçue et exécutée sans tenir compte de son contexte d’action », marqué par « le manque de places et de mesures efficaces d’alternative à la détention », et estime que « l’économie de la réforme annoncée, qui ignore les causes de la saturation des dispositifs, pourra à terme au contraire ne mener qu’à l’augmentation de l’incarcération des jeunes ».
Enfin, il met clairement en cause la méthode en dénonçant « l’annonce politique unilatérale, sans concertation préalable du secteur associatif habilité », estimant qu’elle « doit opérer un virage à 180° pour garantir que les positions prises par la fédération soient entendues et qu’il en soit tenu compte », et constate qu’à ce stade « les premières rencontres avec la DPJJ n’ont ni permis d’apporter de satisfecit sur la méthode, ni de réponses de fond aux interrogations légitimes relayées par les associations ».