Signée par les organisations professionnelles et syndicales de la psychiatrie, une tribune alerte sur une dégradation continue de la santé mentale des jeunes. Elle pointe aussi l’incapacité du système à y répondre.

« Parents, enseignants, professionnels de la petite enfance, de la santé scolaire, du médico-social et du soin décrivent aujourd’hui le même désarroi », observent les signataires de la tribune publiée dans L’Humanité le 7 avril, confrontés à « des difficultés croissantes » et à « l’insuffisance des réponses disponibles ».

Sur le terrain, le blocage est concret. « L’accès effectif au soin devient de plus en plus difficile », constatent-ils. Derrière les débats sur les méthodes, une réalité s’impose. « Les polémiques masquent une question plus concrète », celle des conditions réelles d’accueil des enfants et adolescents en souffrance psychique.

Les auteurs élargissent le diagnostic. « La crise actuelle de la pédopsychiatrie révèle des difficultés plus larges », qui touchent l’école, la protection de l’enfance, le médico-social et la pédiatrie. Partout, le même mouvement est à l’œuvre. « Les situations rencontrées sont plus précoces, plus complexes et plus imbriquées », écrivent-ils, alors même que « les capacités d’accompagnement diminuent ». Les délais s’allongent, les structures saturent, les réponses se fragmentent.

Dans les écoles, « les enseignants accueillent des élèves dont les difficultés dépassent le cadre scolaire ». Dans le même temps, « les services de médecine scolaire, eux-mêmes en tension, assurent difficilement leur rôle d’expertise ». Même constat du côté de la protection de l’enfance. « Les services peinent à fidéliser leurs professionnels » et à répondre aux besoins des enfants confiés. À l’hôpital, la situation est tout aussi tendue. « Les professionnels de santé reçoivent des souffrances qu’ils ne peuvent orienter », notamment aux urgences pédiatriques, tandis que « la médecine de l’adolescent n’est pas soutenue dans son développement ».

Ambitions affichées et moyens réels

Face à ces tensions, les auteurs mettent en garde contre une dérive. « Le risque majeur est alors de transformer un problème structurel en débat technique », écrivent-ils. Ils pointent une contradiction centrale. « On demande d’accompagner davantage d’enfants, plus tôt et plus intensivement, tout en n’octroyant pas aux équipes et aux lieux de soin de proximité des moyens à la mesure des besoins, qui augmentent drastiquement. » Dans le même temps, « l’action publique met de plus en plus l’accent sur ce qui est immédiatement visible : évaluations, protocoles, indicateurs, diagnostics précoces ». Ces outils ont leurs limites. « Ces outils peuvent être utiles, mais ils ne remplacent pas le soin. » Les signataires insistent. « Nommer une difficulté n’équivaut pas à la traiter », alors même que « la capacité à identifier les troubles progresse plus vite que la capacité à les prendre en charge ». Le système identifie mieux, mais soigne moins.

Des dispositifs qui ne suffisent pas

Parallèlement, « dispositifs expérimentaux, plateformes d’orientation, programmes pilotes » se multiplient. Les auteurs préviennent. « Ces initiatives ne compensent pas le manque de prises en charge suffisamment intensives et facilement accessibles. » Ils alertent aussi sur un effet pervers. « Un dispositif nouveau ne remplace ni un professionnel disponible ni un lieu d’accueil stable », et « à moyens constants, il fragilise les dispositifs existants ».

Dans ce système saturé, « les situations les plus complexes disparaissent des radars ». Les enfants concernés, confrontés à « des troubles psychiques, des troubles du développement et des vulnérabilités sociales », « entrent mal dans des catégories simples » et « circulent alors d’un dispositif à l’autre sans solution durable ».

Une crise des métiers

« Pédopsychiatres, psychologues, psychomotriciens, infirmiers, éducateurs, enseignants spécialisés, orthophonistes ou assistants sociaux quittent des secteurs qu’ils avaient pourtant choisis », écrivent les organisations, qui décrivent une fuite progressive des professionnels. « Ce n’est pas une crise de vocation », précisent-ils, mais bien « un épuisement face aux conditions d’exercice ». En cause, des équipes sous tension permanente, avec « trop d’enfants pour trop peu d’adultes, trop de responsabilités pour trop peu de moyens, et un management hors sol ».

Dans ce contexte, ils rappellent ce qui fait le cœur du soin. « Un enfant en difficulté psychique n’a pas seulement besoin d’une évaluation », écrivent-ils, mais « surtout de soins associant sa famille », avec « un cadre stable, des relations fiables et une continuité de prise en charge ».

Ils invitent aussi à regarder la réalité vécue. « L’expérience des familles, des enfants et des adolescents », marquée par « l’attente, les ruptures de suivi, le désarroi face à l’absence de réponses adaptées, l’errance », doit être prise en compte. « Voulons-nous réellement soigner les enfants et adolescents en difficulté, ou seulement constater leur souffrance ? », interrogent enfin les signataires. Ils posent dans le même mouvement un principe clair : « Une politique publique ne se juge pas à ses annonces », mais à sa capacité à répondre concrètement, « aux enfants, adolescents et familles qu’elle parvient effectivement à accueillir dans de véritables parcours de soins ».