Trois jeunes anciens ou encore confiés à l’aide sociale à l’enfance (ASE) ont été auditionnés, le 13 mai, par la délégation aux droits des enfants de l’Assemblée nationale. Médina, Nisrine et Théodore — accompagnés par l’association Les Oubliés de la République — ont livré des récits bruts et bouleversants sur l’exploitation sexuelle des mineurs.

Perrine Goulet ouvre la séance avec les chiffres : selon l'Observatoire national des violences faites aux femmes, 700 mineurs victimes de prostitution ont été recensés en 2025 par les forces de l'ordre. Une hausse de 43 % en quatre ans. Mais les associations évoquent entre 15 000 et 20 000 mineurs en situation de prostitution sur le territoire. Présidente de la délégation aux droits des enfants de l'Assemblée nationale, elle rappelle aussi le droit : « La prostitution des mineurs relève de la traite des êtres humains. Le recours à la prostitution d'un mineur constitue un délit puni de trois ans d'emprisonnement, pouvant aller jusqu'à sept ans si la victime a moins de 15 ans. »

Le 13 mai, la délégation n'a pas auditionné d'experts. Elle entend Médina, Nisrine et Théodore, trois jeunes – anciens ou encore confiés à l’aide sociale à l’enfance (ASE) – accompagnés par Les Oubliés de la République. Fondée en 2022, l'association porte dans le débat public « la voix de celles et ceux qu'on entend littéralement jamais » : enfants placés, personnes à la rue, sortants de prison, personnes en situation de prostitution. Son délégué général, Arnaud Merle d’Aubigné, corrige d'entrée le terme du cycle d'auditions à l'Assemblée nationale intitulé « prostitution des mineurs » : « Nous, on dirait plutôt exploitation de mineurs », dit-il, « par le savoir expérientiel des premiers et premières concernés. » Il précise que ces récits ne couvriront pas les mineurs non accompagnés (MNA) repérés à la frontière, les enfants sans signaux apparents exploités « dans le silence et l'indifférence ».

Médina, 24 ans.

Médina : « Ceci était mon parcours mais aussi celui de milliers d'autres »

Née à Nantes, Médina a 24 ans et est pair-aidante dans la protection de l'enfance. Elle prend la parole avec des mots qui disent tout : « Ce dont je vais vous parler aujourd'hui, c'est des ruptures de parcours, d'un abandon familial, d'un placement qui est devenu une descente aux enfers. » Elle grandit avec ses deux sœurs dans une famille violente. Son père, sous l'emprise de l'alcool, bat sa mère. La séparation ne change rien : il revient malgré toutes les plaintes déposées. Sa mère, isolée, travaille peu et se montre violente, psychologiquement et physiquement. Du vendredi soir au lundi matin, les enfants ne mangent pas. Sa petite sœur sera diagnostiquée en sous-nutrition. Un travailleur social passe à la maison, mais pour la petite fille qu'elle était alors, « c'était juste un ami qui prenait des notes ».

À 7 ans, sa mère demande le placement de ses trois filles. Les services sociaux viennent les chercher à l'école le jour même. Médina y voit rétrospectivement une choix à double tranchant. « C'est la meilleure décision qu'elle ait prise de sa vie », dit-elle. Puis, après une pause : « Mais aussi la pire. »

La famille qui fait des différences

Le parcours à l'ASE commence par une première famille d'accueil d'urgence, prévue pour quelques semaines. Médina et sa sœur y resteront plus d'un an et demi. La mise à l'écart est immédiate, quotidienne, méthodique. Une douche par semaine. Pas de lessive pour leurs vêtements. « Quand il y avait des moments de famille comme juste regarder la télé, on était sur des petites chaises et eux étaient derrière sur le grand canapé. Je ne me suis jamais sentie aussi seule et triste. »

Deuxième famille d'accueil permanente. L'homme du couple est présenté par Médina comme étant un pédocriminel. Il commence à abuser des deux sœurs assez tôt. Vers leurs 10 ans, il les drogue. La jeune femme n'a presque aucun souvenir de cette période : « évidemment le cerveau qui veut effacer ». À 9 ans, première tentative de suicide. « C'est dans cette famille-là que je me suis demandé si mourir n'était pas la solution », elle essaie de se pendre. Ni l'ASE ni la famille d'accueil ne le sauront jamais.

Les tentatives de suicide et les fugues se multiplient, au point que la police finit par l'auditionner. Mais la famille d'accueil attend dans la pièce d'à côté. « Je me sentais pas assez à l'aise pour raconter le calvaire qu'on vivait », explique Médina. « J'avais peur de retourner tout de suite après chez mon bourreau. » Impossible, dans ces conditions, de parler librement. Elle restera dans cette famille jusqu'à ses 14 ans. Sa petite sœur, jusqu'à ses 18 ans.

Troisième famille d'accueil. La femme est raciste, les remarques constantes, « des propos horribles que je subissais à longueur de temps ». Le mari la regarde sous la douche et pendant qu'elle dort. « Je ne me suis jamais sentie en sécurité au sein de ces deux familles », résume-t-elle.

« On ne m'avait pas parlé du consentement »

C'est dans ce contexte, à 14 ans, que Médina commence à faire des rencontres sur Internet avec des hommes, « contre des sacs, de la drogue ». Pour elle, c'est normal. On ne lui a jamais parlé du consentement, jamais expliqué ce qu'était un pédocriminel, jamais dit « que c'était pas normal d'avoir des relations sexuelles avec des hommes de plus de 30 ans, qu'on en a 14 ». En parallèle, un ami de sa famille lui fait subir des violences sexuelles pendant ses week-ends chez sa mère. « Une grande partie de ma famille le savait. » Elle en parle à une tante. La réponse : se taire, car cet homme vient de sortir de prison pour des faits similaires. Médina garde le silence. Et continue de s'y rendre.

À 15 ans, retour en foyer de l'ASE. Un jeune la touche. Elle le signale aux éducateurs, qui balaient la plainte : « Mais non, il rigole. » Elle se sent « encore une fois totalement abandonnée par la protection de l'enfance » et fugue pendant huit mois. En boîte de nuit, elle rencontre un garçon de son âge et vit chez ses parents. La relation vire vite : il la frappe, la viole, la séquestre. Un soir, elle veut sauter par la fenêtre. Il l'en empêche en promettant que ça n'arrivera plus. « Bêtement, je l'ai cru », lâche-t-elle.

Quand elle revient au foyer, elle n'a plus de chambre. L'ASE la place dans un autre département, en colocation avec une jeune femme de 21 ans. Elle a 15 ans. La cohabitation tourne mal. Elle fugue à nouveau. C'est là qu'elle rencontre, sans le savoir, un proxénète. « Pour moi, c'était un ami, un sex-friend », raconte-t-elle. « Au fil du temps, il me faisait rencontrer des gens. Je ne savais pas que ces relations étaient tarifées. Je n'ai jamais vu la couleur de cet argent. »

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