Pour toute une partie de la jeunesse, la faim n’a plus rien d’un accident de fin de mois. Elle trahit une précarité qui s’enracine dès les premières années de la vie adulte, se prolonge d’année en année, et dont il devient de plus en plus difficile de sortir.
Près d’un adulte sur huit manque de nourriture en France. À la veille de la Journée mondiale de l’alimentation, le 16 octobre, Action contre la Faim publie un sondage OpinionWay qui mesure l’ampleur du phénomène : 13 % des Français déclarent manquer « parfois ou souvent de nourriture », soit environ 7 millions d’adultes. Chez les 18-24 ans, le taux atteint 25 %, « soit un jeune sur quatre », insiste l’association, qui appelle à inscrire le droit à l’alimentation dans la loi.
Moins bien manger faute d’argent
Même lorsque l’assiette est remplie, les choix restent contraints. 47 % des 18-24 ans mangent à leur faim mais renoncent à des aliments qu’ils aimeraient consommer, contre 39 % de l’ensemble des adultes. Une « insuffisance alimentaire qualitative », selon les termes de l’association, qui tient d’abord au porte-monnaie : 80 % des personnes en difficulté invoquent des raisons financières.
Des jeunes durablement pauvres
Ces privations ne surgissent pas de nulle part. Selon une étude de l’Insee publiée au début du mois, 11,2 % des 16-25 ans ont vécu sous le seuil de pauvreté quatre années d’affilée, de 2021 à 2024, contre 6,7 % de l’ensemble des plus de 16 ans. À ce noyau s’ajoutent 21,7 % de jeunes qui alternent entre périodes de pauvreté et de répit. L’âge, à lui seul, n’explique pourtant pas tout. Pour Benjamin Gilbert, auteur de l’étude à l’Insee, cette surreprésentation tient « davantage à un cumul de facteurs de risque qu’à un effet propre à l’âge ». L’emploi pèse lourd, et le diplôme aussi : 13 % des personnes sans diplôme ou titulaires du seul brevet sont restées pauvres pendant quatre ans, contre 2 % des diplômés au-delà de bac+2.
Les enfants aussi touchés
Au-delà des jeunes, toute la société s’enlise. En quinze ans, la part des personnes bloquées sous le seuil quatre années de suite a presque doublé, de 4,3 % à 7,2 %. Parmi les personnes pauvres en 2023, 71,4 % l’étaient toujours un an plus tard, du jamais-vu depuis quinze ans. L’Insee y voit « un accroissement des difficultés à sortir des situations de pauvreté ».
Et la spirale s’enclenche tôt. En 2024, 22,4 % des enfants vivaient sous le seuil de pauvreté, soit 2,9 millions de mineurs, d’après les données publiées en juillet par l’institut. Un taux qui « prolonge ainsi une tendance à la hausse observée ces dernières années » : il gagne encore 0,5 point, après un bond de 1,3 point en 2023. L’arrêt des aides exceptionnelles versées en 2022 « a particulièrement affecté les familles avec enfants », relève l’Insee.
Les familles monoparentales restent les plus exposées. Leur taux de pauvreté atteint 34 % en 2024, en hausse de 2,2 points depuis 2022, contre 0,9 point pour l’ensemble de la population. Les personnes qui y vivent restent aussi plus longtemps sous le seuil : 14,6 % n’en sont pas sorties pendant quatre années de suite, contre 5,4 % des personnes en couple avec enfants. À caractéristiques identiques, leur risque de pauvreté durable est 2,5 fois plus élevé.
Une loi-cadre réclamée
Pour 73 % des personnes interrogées par OpinionWay, le droit à l’alimentation n’est pas réellement garanti en France. Action contre la Faim plaide pour une loi-cadre, recommandée dès mars 2026 par la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH). Le texte devrait fixer « des obligations claires à l’État et aux collectivités », coordonner les politiques publiques et en garantir le suivi dans la durée. Surtout, il permettrait d’accélérer des mesures aux effets rapides sur le quotidien, à commencer par l’accès à la cantine pour « tous les enfants, avec des tarifs adaptés aux ressources des familles ». « Une loi-cadre ne réglera pas tout du jour au lendemain », admet Hélène Quéau, directrice de la Mission France d’Action contre la Faim. « Des solutions existent et certaines peuvent être mises en oeuvre rapidement. » L’association compte aussi sur une initiative citoyenne européenne, qui doit réunir un million de signatures d’ici au 7 janvier 2027.
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