Le projet de loi relatif à la protection des enfants, examiné au Sénat à partir du 27 octobre, interdirait les séjours de rupture hors de France. Au nom de la sécurité, ce texte supprimerait l'un des rares dispositifs qui atteint les adolescents en rupture avec notre société. Frédéric Jégoudé, directeur de l'association Extra Balle plaide pour un cadre exigeant plutôt qu'une interdiction.
En février 2019, sur la scène du Grand Oral de France 2, un jeune normalien de vingt-cinq ans, Bill François, remportait le concours avec une déclaration d'amour à la France. Il célébrait un pays qui tente d'apporter la joie « au Petit Prince autant qu'aux Misérables », un pays sous le regard duquel « chacun dort sur ses deux oreilles ». J'ai repensé à ce texte en songeant aux adolescents qu’Extra Balle accompagne. Eux dorment mal.
Ces jeunes sont ceux dont plus personne ne veut. Des adolescents qui ont perdu leurs repères : familles qui se défont, foyers qui craquent, placements qui s'effondrent les uns après les autres. Beaucoup ont un passé pénal, des actes de délinquance, parfois un basculement dans la prostitution. Tous portent une estime d'eux-mêmes dégradée. Ils ont rompu avec l'école, avec les adultes, avec les institutions censées les protéger. Ils ont rompu jusqu'aux principes qui fondent notre République : « Liberté, Égalité, Fraternité ». Ils se vivent exclus, abandonnés par notre société.
Adopté en première lecture par l'Assemblée nationale le 21 juillet 2026, le projet de loi relatif à la protection des enfants donne pour la première fois un cadre légal aux séjours de rupture. Les nouvelles règles figurent à l'article 7 ter, introduit par la commission spéciale. Le texte impose d'inscrire ces séjours dans le projet d'établissement, dans le cadre de l'autorisation délivrée au titre de l'article L. 313-3 du code de l'action sociale et des familles. Il interdit les séjours de rupture hors du territoire national et en limite la durée à trois mois, renouvelables une fois. Le Sénat examinera le texte à partir du 27 octobre.
Notre nom dit déjà notre raison d'être. Dominique Richer, qui a fondé l'association en 1997, était passionné de flipper. L'extra balle, c'est la bille de la dernière chance, celle qu'on obtient quand tout semble perdu. Ces adolescents, nous les accueillons au même moment : quand plus personne ne mise sur eux.
À Extra Balle, nous menons ce travail depuis plus de vingt-cinq ans. Cinq semaines de préparation en Bretagne, puis sept mois au Sénégal, à M'Bour, dans une famille d'accueil. Le séjour se renouvelle par périodes de deux mois, aussi longtemps que le projet du jeune l'exige. Là-bas, un éducateur familial sénégalais accompagne chaque adolescent au quotidien. Nous les nommons grands frères, ou grandes sœurs. Le mot n'est pas choisi au hasard : il dit la place que nous cherchons à tenir.
Au Sénégal, les bascules se jouent autant dans des gestes minuscules du quotidien que dans la transmission de valeurs universelles. Un après-midi à préparer l'attaya, ce thé qu'on sert en trois tournées, deux verres, un réchaud à charbon posé au sol, le temps qui ralentit. Le plaisir, aussi, de retrouver l'école, de reprendre une activité sportive, d'aider la population à travers des chantiers solidaires.
« Cette distance n'est pas une punition, c'est une respiration »
Pourquoi si loin ? Parce que la vraie rupture est à ce prix. À quelques centaines de kilomètres, l'adolescent garde son téléphone, le lien avec son quartier, avec un système familial défaillant, avec les fréquentations qui l'ont entraîné vers le bas. Il fugue, il revient, rien ne change. Au Sénégal, il coupe pour de bon avec le monde qui le tenait. Loin des réseaux, loin d'un entourage qui, parfois, le détruit plus qu'il ne le protège. Cette distance n'est pas une punition, c'est une respiration. Cette mise à distance ouvre un espace où le jeune se regarde autrement, noue d'autres relations, un autre rapport aux adultes, et retrouve une idée qu'on lui avait volée : rien n'oblige sa vie à ressembler à ce qu'il a connu.
Dans la famille sénégalaise, le jeune reçoit une place et un statut. Il gagne un droit d'aînesse : les plus petits l'écoutent, les adultes lui confient des responsabilités, et lui-même réapprend le respect des anciens. Cette hiérarchie des âges, largement effacée en France, lui rend des repères simples : sa parole compte, ses devoirs aussi. Coupé de son ancien environnement, il trouve le calme d'un vrai travail d'introspection. L'estime de soi remonte. Il se sait attendu quelque part, et l'image qu'il porte de lui cesse d'être celle de l'échec.

Voilà ce que représente le séjour de rupture. L'idée tient en peu de mots : un autre pays, un autre rythme, des valeurs éducatives retrouvées, des adultes bienveillants qui partagent le quotidien du matin au soir. Et une règle qu'on ne négocie jamais à Extra Balle : la libre adhésion. Aucun jeune ne part sans l'avoir voulu. L'objectif ? Qu'il retrouve l'estime de lui-même, des valeurs, et une place dans notre société à son retour en France.
Ce modèle relève donc des adolescents que rien ne retenait plus. Ce n'est pas une intuition, c'est un fait documenté. Le rapport IGAS de 2004 l'a établi. L'étude JEUDEVI de 2014 l'a mesuré. Les notes d'instruction de la Protection judiciaire de la jeunesse de 2015 et 2017 l'ont encadré. Et le gouvernement lui-même, en avril 2021, a reconnu noir sur blanc son intérêt pédagogique. Une jeune femme que nous avions accompagnée nous écrit, vingt ans plus tard. Elle parle encore de son grand frère Abdoulaye, de cette leçon d'humilité, des larmes versées au moment de partir. Elle résume tout en une phrase : « Ce que vous semez reste là, quelque part dans un coin de leur tête et de leur cœur, c'est ineffaçable. »

Alors voici ce que je ne comprends pas. Le projet de loi relatif à la protection des enfants a été transmis au Sénat le 22 juillet 2026. Son article 7 ter interdirait tout séjour de rupture hors du territoire français et plafonnerait sa durée à six mois. Les législateurs souhaitent protéger des adolescents en supprimant l'un des rares dispositifs qui atteint les plus fragiles d'entre eux. Je le dis comme je le pense : ils se trompent de cible !
« Le risque ne se supprime pas. Il se prépare, il s'encadre, il se partage »
Parlons du risque, puisque c'est le mot qui gouverne ce texte. Ces adolescents sont-ils plus en sécurité en France ? En avril 2025, la commission d'enquête sur les manquements des politiques publiques de protection de l'enfance a qualifié l'État de « premier parent défaillant de France ». Dans trop de foyers, les jeunes fuguent, disparaissent des jours entiers, et croisent les réseaux de prostitution et de trafic qui rôdent autour des structures. Le premier plan national contre la prostitution des mineurs évaluait déjà, en 2021, entre 7 000 et 10 000 le nombre de jeunes concernés. Voilà un risque que personne ne nomme, et qui, lui, est bien réel.
Oui, un séjour à l'étranger comporte une part de risque. Mais la prise de risque mesurée est au cœur de notre métier. Accompagner un adolescent cabossé, c'est accepter l'incertitude, parier sur lui, avancer sans garantie. Un travail social qui prétend supprimer tout risque ne protège plus personne, il gère des dossiers. Le risque ne se supprime pas. Il se prépare, il s'encadre, il se partage.
Le risque n'a jamais été le séjour à l’étranger. La bonne réponse s'écrit à l'endroit exact où le texte se trompe. Une habilitation exigeante des porteurs de projet. Des protocoles de sécurité, une évaluation des résultats, un contrôle régulier et sérieux. Pour résumer : Réglementer plutôt qu’interdire.
Prenons le plafond de six mois proposés par ce texte de loi. Pourquoi six ? Aucun adolescent ne se répare sur un calendrier fixé d'avance. A Extra Balle, le séjour dure sept mois, renouvelable par périodes de deux mois tant que le projet du jeune l'exige. Ce délai n'est pas un confort, c'est le temps réel d'une reconstruction. Fixer la même durée pour tous, c'est ignorer ce dont chaque jeune a besoin.
Aux sénatrices et sénateurs qui ouvriront ce texte à partir du 27 octobre, je n'adresse qu'une demande. Réécrivez l'article 7 ter. Remplacez l'interdiction par une habilitation rigoureuse. Faites confiance à ce qui remet des enfants debout, plutôt que de condamner une porte au motif qu'elle donne sur trop loin.
Bill François voulait une France qui apporte la joie au Petit Prince autant qu'aux Misérables. Les enfants dont je parle sont ces Misérables. Ils existent, ils dorment mal, et ils attendent. Ils ont droit, eux aussi, à un pays qui ne referme pas la dernière porte ouverte devant eux.